Une petite ruelle, dans un quartier plutôt populaire. Au fond de
l'impasse, une petite boutique tenue par un petit bonhomme. Il vend des marionnettes. En bois.
Il est petit, l'observateur l'a déjà vu, mais si on le regarde de plus près, on remarque: une calvitie déjà bien avancée, des lunettes, cerclées, de métal gris, un nez d'aigle, un visage
parcheminé et une peau qui tire sur le gris.
Un peu plus bas une vieille blouse à la couleur incertaine, maculée de copeaux et de colle. Une paire de pantoufles complète l'ensemble. La démarche est traînante.
On lit aussi, si l'on est attentif, une certaine méchanceté sur ce visage. Oh! Rien de terrible! Mais les yeux chassieux et fuyant n'invitent pas à la conversation. La boutique est à l'image du propriètaire.
Une petite fille qui passe par hasard dans cette petite ruelle. Elle n'y est jamais passée, n'aura jamais du y passer si elle ne s'était égarée. Une jolie fillette de 7ou 8 ans, vêtue
chaudement en raison du froid de cette fin d'après midi. Elle vient d'un milieu aisé, le duffel coat a l'air coûteux.
Elle est là parce qu'elle a voulu se promener, et qu'elle est allée dans un quartier qu'elle ne connaît pas. Elle ne s'inquiète pas trop, parce qu'elle sait qu'il n'est pas trop tard.
Elle s'arrête devant la vitrine, sur laquelle on peut lire "Le Temps des Poupées. Maison fondée en 1878. ". Pourquoi?
Parce que tous les enfants sont curieux, lorsqu’ils voient des marionnettes, même si celles-ci sont poussiéreuses et ont perdu leur lustre. Elle regarde fascinée.
Un sursaut...
Elle vient d'apercevoir le vieil homme qui lui aussi la regarde...Elle a un peu peur. Le bonhomme n'a pas l'air engageant! Mais il agite une bien belle marionnette, une sorte de Pinocchio
bariolé, qu'il fait valser, pirouetter, danser. De l'autre main il l'invite à entrer...
Elle hésite. Sa maman et sa gouvernante l'ont tellement prévenues... Mais que risque t-elle au fond? Elle saura toujours courir la plus vite.
Elle pousse la porte. Un carillon charmant l'accueille. La boutique est bien lugubre, sent le renfermé et le pipi de chat, mais elle n'y prête guère attention. Le carillon la fascine. Il
ruisselle en notes cristallines.
Le vieil homme s'approche. Lui aussi sent mauvais...Un mélange de vieux tabac, de cachou et de colle à bois.
" Bienvenue Mademoiselle. Puis-je vous être utile?" Sa voix est pareille à celle du carillon! Etrange constat!
" Eh bien, euhhh, pardon, mais je suis perdue je crois Monsieur.
Si vous pouviez m'indiquer le chemin pour rentrer chez moi rue de G.....Ou à défaut si vous me permettiez de téléphoner à ma maman. S'il vous plait.
- Tu veux rentrer par un si bel après midi de printemps? Pourquoi?"
Interloquée, la jeune fille regarde à l'extérieur. Le ciel est radieux, des hirondelles volètent. Il semble faire doux. Elle se frotte les yeux, mais la vision ne disparaît pas.
" Mais nous sommes en hiver!
- Bien sur que non! Nous sommes le 25 du mois d'Avril...Une belle journée de printemps..." La voix est la même, peut être plus ferme.
" Mais, Monsieur, quand je suis entrée nous étions le 24 Décembre! Cela est impossible....
- Voyons regardez par vous même Mademoiselle, nous sommes en plein été...."
Dehors la chaleur semble lourde, l'orage menace....
" Mais...C'est un mirage, vous êtes un magicien?
- Non, enfin si un peu! Mais c'est un secret d'accord?
- Oui! Oh Oui! Montrez moi un tour s'il vous plait!
- Vous le souhaitez vraiment? Un joli tour, mais rapide alors? Votre mère va s'inquiéter! Le temps passe si vite quand on s'amuse...
- Oui, rapide! Merci Monsieur!"
Le vieil homme boitille jusqu'à son établi et s'empare d'une poupée de bois représentant un personnage étrange. Un gavroche, un vrai titi parisien, dont les yeux sont deux sabliers. Il
s'approche doucement, le faisant se déhancher en une courbette comique.
La fillette éclate de rire.
Puis le pantin entame une série de pirouettes complexes. Les sabliers se vident et se remplissent plusieurs fois.
La petite fille est fascinée.
L'homme fait encore exécuter quelques tours au bonhomme de bois, avant de terminer par une révérence gracile cette fois.
La petite ne dit plus rien, rêveuse; elle applaudit.
Une bourrasque de vent la fait frissonner et elle se rend compte que l'hiver a reprit ses droits à l'extérieur. Quel fabuleux magicien!
Elle se retourne vers le vieil homme....
Personne! Il n'y a plus personne!
La boutique est vide et froide....
Elle va pour sortir...Une main la cueille doucement et la range dans une boîte de carton.
Dans une petite boutique, dans une petite ruelle, un vieux petit homme range délicatement une boîte sur une étagère. Il marmonne...
Dans la boîte, une marionnette représentant une fillette de bonne famille....Seule bizarrerie: ses yeux sont des sabliers.
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